vendredi 30 juin 2017

Les voix du "Prophète"


















27 juin 2017. Je rejoins le Théâtre du Capitole alléché à la fois par l’ouvrage à l’affiche, un grand opéra à la française disparu de la scène toulousaine depuis l’entre-deux-guerres, et par la présence d’une équipe artistique fort prometteuse, bien que très fournie, pour représenter un chef d’œuvre du genre. Le choix du "Prophète" pour clore la saison lyrique est un événement de taille, tant il mobilise plus de plus de deux cents artistes sur le plateau: 81 musiciens et un chef d’orchestre, sept chanteurs, 94 choristes dont 24 enfants de la maîtrise, dix danseurs et dix figurants au service d’une partition monumentale signée Giacomo Meyerbeer sur un livret ambitieux d’Eugène Scribe. Le librettiste s’est appuyé sur une partie de l’"Essai sur les mœurs et l’esprit des nations", de Voltaire, lequel s’inspire de l’épisode de la révolution des anabaptistes de Westphalie, mouvement hérétique mené au XVIe siècle par le protestant Jan Bockelson, dit Jean de Leyde. Je lis que d’autres ouvrages sont également exploités par Scribe, notamment les "Mémoires de Luther" de l’historien Jules Michelet, où un chapitre est consacré aux anabaptistes et à Jean de Leyde, ce jeune religieux charismatique qui faisait vibrer le peuple en s’autoproclamant «Roi de Sion» tout en prônant l’abolition de la propriété et celle de l’usage de l’argent. Se prêtant aux mises en scène spectaculaires, "le Prophète" fut un immense succès dès sa création en 1849, à l’Opéra de Paris et en français, puis dans toute l’Europe et jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Je découvre une critique fameuse de Richard Wagner assurant que «Meyerbeer ne voulait qu’un pot-pourri dramatique monstrueusement dérangé, historico-romantique, diabolico-religieux, libertino-bigot, frivole et pieux, mystérieux et impudent, sentimental et gredin, afin d’y trouver matière à une musique extrêmement curieuse (...). Il sentait qu’on arriverait à produire ce qui n’avait jamais encore été fait, avec toute la provision emmagasinée d’effets musicaux ramassés dans tous les coins en les entassant pêle-mêle, mélangés de poudre et de colophane, et en les projetant en l’air avec une effroyable détonation.» J’attends donc avec impatience cette nouvelle production confiée à Stefano Vizioli, lequel signa déjà ici "les Deux Foscari", de Giuseppe Verdi. J’avais surtout apprécié sa mise en scène du "Barbier de Séville", de Gioachino Rossini, présentée à Toulouse. Claus Peter Flor retrouve la fosse du Théâtre du Capitole et son magnifique orchestre, phalange que le chef connaît aujourd’hui fort bien puisqu’il la dirige chaque année. Il donne le ton dès l’ouverture, obtenant des musiciens une interprétation à la fois dynamique et élégante. Malgré la restitution de quelques passages vaguement laborieux, je suis charmé par cette direction gracieuse, aux couleurs luxuriantes, qui s’épanouit lors du splendide ballet des patineurs - seule page chorégraphique conservée ici - réglé par Pierluigi Vanelli. Je note alors combien les costumes d’Alessandro Ciammarughi ont le bon goût de ne pas sombrer dans une reconstitution figée, proposant plutôt une stylisation raffinée et éclairée au contexte de la création de l’ouvrage, mais pas exclusivement. J’ai eu tout le loisir d’apprécier l’intelligence de ce choix esthétique dès la clameur du somptueux chœur pastoral qui succède à l’ouverture. Signant également les décors, Alessandro Ciammarughi nous épargne une prévisible débauche de carton pâte d’un autre âge, au profit d’une scénographie légère qui permet de glisser d’un acte à l’autre avec une aisance soutenue. Des éléments de décor figurent ainsi les lieux successifs du récit : les épis de blé de la campagne hollandaise des environs de Dordrecht, les murs d’une petite auberge des faubourgs de Leyde, le bois d’une forêt de Westphalie, les cierges de la cathédrale de Münster, un caveau du palais de la ville sur fond d’immense toile peinte dérivée du "Cri" de Munch, etc. Très sollicité, le Chœur du Capitole bénéficie d’effectifs gonflés pour l’occasion : servi par une mise en scène minutieuse, il rayonne divinement au cours de ses multiples interventions, tout autant que la Maîtrise du Capitole. Cette série de représentations est illuminée par une distribution internationale soutenue par un orchestre jamais envahissant. Malgré la rareté de cet ouvrage, les chanteurs m’apparaissent étonnamment à l’aise dans leur emploi et dévoilent une diction impeccable. Je relève notamment les débuts toulousains de la jeune soprano russe Sofia Fomina, au timbre éblouissant, interprète convaincante de Berthe, paysanne amoureuse de Jean. La mezzo-soprano américaine Kate Aldrich (photo) fait un retour attendu sur cette scène après sa précédente performance dans "la Favorite". Sans maquillage ni fioritures, bien qu’elle n’ait pas du tout l’âge requis, elle m’impressionne sous les traits de la mère de Jean, figure de la résignation qu’elle porte avec une subtilité et une puissance d’incarnation sensationnelles. Je constate qu’elle ne laisse à aucun moment transparaître la complexité de sa partie vocale, parvenant à surmonter les obstacles techniques nichés dans le rôle de Fidès, véritable montagne russe taillée sur mesure pour l’extraordinaire Pauline Viardot. À ses côtés, le ténor américain John Osborn arrive à Toulouse après avoir abordé ce répertoire à l’opéra d’Essen. Dès le récit du songe, je suis envoûté par la sensualité de son timbre et par son aptitude à déployer les plus belles couleurs et les plus exquises nuances. Capable de la plus suave douceur comme de la plus héroïque vaillance, sa voix relève ainsi tous les défis imposés par le rôle-titre avec une aisance confondante. Je suis subjugué par son approche du personnage, théâtralement accomplie et ciselée avec perspicacité, auquel il prête toute l’ambiguïté nécessaire – notamment dans son rapport aux trois anabaptistes (excellents Mikeldi Atxalandabaso, Thomas Dear et Dimitry Ivashchenko) qui lui révèlent sa mission divine. La représentation s’achève sur un triomphe. J’ai déjà hâte de retrouver Claus Peter Flor dans cette fosse, dès le mois septembre, en ouverture de la nouvelle saison lyrique.(1)

(1) "Tiefland", du 29 septembre au 8 octobre, au Théâtre du Capitole,
place du Capitole, Toulouse. Tél. : 05 61 63 13 13. 


"Le Prophète" © Patrice Nin

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire