mardi 11 avril 2017

Digestion assurée ?


















4 avril 2017. Je lis dans le programme de "l’Ombre de Venceslao" la liste impressionnante des coproducteurs de cet opéra que Frédéric Chambert, alors directeur artistique du Théâtre du Capitole, avait commandé à Martin Matalon. Le projet réunit ainsi, notamment, le Teatro Colon de Buenos Aires, l’opéra de Santiago du Chili – que dirige désormais Frédéric Chambert - et neuf maisons d’opéra francophones réunies par le Centre français de Promotion lyrique qui la destine à une distribution de jeunes interprètes. L’œuvre a été créée à l’opéra de Rennes, l’automne dernier, dans une mise en scène de Jorge Lavelli. Ce dernier ne nous ayant jamais déçu à Toulouse, où il a été très régulièrement invité au Théâtre du Capitole ces dernières années, j’attendais donc beaucoup de cette initiative, tant la saison en cours ne ménage aucune surprise, se contentant jusqu’à présent d’aligner des mises en scène pour la plupart convenues. Trois Argentins qui se sont installés à Paris constituent ici l’équipe artistique de cet objet insolite plus proche du théâtre musical que de l’opéra : le compositeur Martin Matalon, Jorge Lavelli également auteur du livret en français, d’après la pièce de Copi écrite en espagnol en 1977 - au lendemain du coup d’État du général Videla en Argentine. Le héros est un patriarche autoritaire et lubrique, à la tête d’une famille en déconfiture qui se disperse aux quatre coins de l’Argentine, dans les années 1950: Venceslao entraîne sa maîtresse vers le Nord du pays, alors que ses enfants rejoignent Buenos Aires. À la poursuite de chaque destin vers son issue fatale, je me réjouis de retrouver dans le livret l’humour cruel et la fantaisie noire propres à l’écriture de Copi. Les personnages s’agitent sur un plateau nu et boisé qu’ils arpentent à bord d’une charrette, pour un road-movie rocambolesque et sans répit, trimballant un perroquet gouailleur, au rythme d’une partition se délectant en permanence d’un registre atonal au diapason de la langue insolente et salutaire de l’auteur. J’ai en mémoire ces explications de Martin Matalon : «Dans les trente-quatre miniatures qui composent cette œuvre, j’essaye d’utiliser de nombreuses combinaisons et modes de jeu vocaux : de la ligne purement chantée au parlato libre, rythmé, en passant par le sprechgesang, et lorsque la dramaturgie le justifie, j’utilise divers modes de jeu vocaux». Destinée à un orchestre de taille “Mozart”, complété d’un quatuor de bandonéons solistes et d’un dispositif électronique en appui, j’entends une musique ne s’installant jamais dans le moindre confort d’écoute, se dérobant sans cesse à l’oreille pour accompagner la course folle de cette famille à la dérive. Dirigée avec la nervosité adéquate par Ernest Martinez Izquierdo, à la tête de l’Orchestre du Capitole, cette partition intense et rugueuse m’apparaît aussi réjouissante qu’insaisissable. La présence des bandonéons et de l’incontournable tango me semble être la seule concession accordée par le compositeur au public parfois trop conformiste de l’opéra. De même, la mise en scène très élégante et épurée se contente d’être justement sobre, pour se concentrer sur les mouvements incessants des protagonistes. Je me délecte alors de la redoutable langue de Copi brillant de tous ses feux incorrects. À leur apparition sur scène au terme de cette deuxième représentation, Lavelli et Matalon sont hués par une poignée d’abonnés venus digérer tranquillement leur dîner et n’ayant visiblement pas apprécié quelques situations («Ouvre ta chatte, ma brune !», lance Venceslao à sa maîtresse ; «Putain, quelle chiasse j’ai attrapée ! Qu’est-ce que je peux péter ! Merde, j’ai chié sur mes bretelles ! Mon dieu, je chie du sang !», constate un autre personnage avant de mourir) et la mauvaise éducation du perroquet («Venceslao bite en bois !», «Vieux Largui bite molle»). Je suis consterné par cette attitude, et soulagé d’entendre une rafale de «bravos !» répliqués par d’autres… preuve que le génie de Copi est encore et toujours plus que jamais tenace !


"L’Ombre de Venceslao" © Patrice Nin

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