jeudi 2 mars 2017

Au cœur de la musique française


















17 février 2017. Des répétitions ayant été annulées, la pièce dédiée à Pierre Boulez "Samaa Sawti Zaman" de Benjamin Attahir – né à Toulouse en 1989 – ne peut être jouée ce soir à la Halle aux Grains. C’est donc par le "Prélude à l’après-midi d’un faune", courte page orchestrale de Claude Debussy créée en 1894, que s’ouvre ce concert de l’Orchestre national du Capitole Toulouse. Je reste sur ma faim face à cette interprétation où la poésie peine parfois à émerger de la masse orchestrale, peut-être en raison du manque de répétitions. J’attends surtout les débuts à la Halle aux Grains de Lucas Debargue, aux côtés de Tugan Sokhiev, dans le Concerto en sol majeur de Maurice Ravel. Né en 1990, il a été propulsé sur la scène internationale après sa participation au concours Tchaïkovski de Moscou, en 2015. Je lis le récit qu’en fit le jeune pianiste dans le mensuel La Terrasse : «Il y a eu un engouement du public moscovite autour de mes prestations, notamment à partir du second tour. J’ai joué la Sonate de Medtner et "Gaspard de la nuit". J’étais complètement dans la musique, et je n’ai pas totalement réalisé ce qui se passait. Mais la salle était en folie. Le public est resté vingt minutes à m’applaudir, debout, alors que la salle était éteinte. A l’épreuve suivante, avec le concerto de Mozart puis lors de la finale, cela a été la même chose !». Comme le Concerto pour la main gauche, le Concerto en sol écrit en 1931 par Maurice Ravel est empreint d’humour et de jazz. Je parcours dans le programme du concert les mots du compositeur expliquant qu’il s’agit d’«un concerto dans le sens le plus exact du terme, je veux dire qu’il est écrit exactement dans le même esprit que ceux de Mozart et de Saint-Saëns. À mon avis, la musique d’un concerto peut être gaie et brillante et il n’est pas nécessaire qu’elle prétende à la profondeur ou qu’elle vise à des effets dramatiques. […] Le Concerto pour la main gauche est d’un caractère assez différent et en seul mouvement, avec beaucoup d’effets de jazz. Dans une œuvre de ce genre, l’essentiel est de donner non pas l’impression d’un tissu sonore léger mais celle d’une partie écrite pour les deux mains. Aussi ai-je eu recours à un style beaucoup plus proche de celui, volontiers imposant, qu’affecte le concerto traditionnel». La phalange toulousaine adopte en effet ce soir des dimensions quasiment chambristes, à l’image de l’orchestre de Mozart. Dès le premier mouvement, je suis impressionné par la douceur poétique du jeu de Lucas Debargue, fluide et mélodieux, d’une belle clarté et d’une liberté désarmante. Il doit pourtant faire face ensuite à un orchestre envahissant qui n’hésite pas à le recouvrir par instants, à la manière du combat à l’œuvre dans "Rhapsody in blue", de George Gershwin – dont le talent impressionna Ravel lors d’un voyage à New York. Les imposantes mains volubiles du jeune pianiste s’épanouissent dans la retenue et la mesure, la légèreté et la lumière d’une partition qui fait également la part belle aux solistes de l’orchestre. Je remarque ainsi particulièrement la tendre harpe de Gaëlle Thouvenin, le cor assuré de Thibault Hocquet et la trompette virtuose d’Hugo Blacher. Devant l’enthousiasme du public, Lucas Debargue offre en rappel une Première Gnossienne d’Érik Satie dont le minimalisme irrésistible n’est pas sans évoquer celui du deuxième mouvement du Concerto en sol qu’il vient d’interpréter. Et face à l’insistance d’un public impatient, il revient jouer la Ballade n°4 de Gabriel Fauré. La soirée s’achève avec la Symphonie en si bémol majeur d’Ernest Chausson, composée vers 1890 et représentative du romantisme musical français au tournant du XXe siècle. Ce chef-d’œuvre trop rare, d’une prodigieuse intensité dramatique, est restituée à la perfection par Tugan Sokhiev qui souligne l’incroyable expressivité des lignes mélodiques et la complexité des opulentes harmonies d’inspiration wagnérienne. Je me régale à l’écoute des solos successifs et de l’ensemble de l’orchestre qui remplit la Halle aux Grains d’une respiration sonore au souffle ample et majestueux, minutieusement distillé jusqu’à l’épanouissement final. Les musiciens reçoivent alors du public de longues et bruyantes acclamations.

L. Debargue, T. Sokhiev et l’ONCT © Patrice Nin

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