mardi 26 avril 2016

La journée d’une femme de chambre

















22 avril 2016. Je découvre au Théâtre du Capitole une production des "Noces de Figaro", de Mozart, conçue en 2008 par Marco Arturo Marelli – en coproduction avec l’Opéra de Lausanne. La scène dévoile un décor d’un classicisme assumé. Je lis dans le programme les précisions du metteur en scène qui a reproduit un tableau de Francisco Bayeu: «L’ouverture bouillonne avec violence, j’y entends beaucoup d’éléments de combat, sans arrêt on rencontre des déplacements de proportions et des heurts de forces très différentes. Cette lutte m’a inspiré et j’ai essayé de la saisir dans une image, en tant que combat d’un ordre nouveau contre l’ancien. Dans la mythologie, ce thème est représenté entre autres par le combat des Dieux contre les Géants. Au Prado, à Madrid, j’ai vu "la Chute des Géants", de Francisco Bayeu, gendre de Goya. Cette œuvre m’a fasciné et m’a immédiatement fait penser aux "Noces de Figaro". Je trouvais intéressant que dans ce tumulte, la seule figure qui se tient debout soit un homme libre et fier, dont l’attitude m’a immédiatement fait penser à Figaro – et qui d’ailleurs porte le bonnet rouge de la révolution.  J’ai complété ce tableau par une esquisse pour une fresque d’un plafond du peintre autrichien Daniel Gran, de l’époque mozartienne. J’y apprécie particulièrement la figure de Chronos, le dieu du Temps, dont la faux ne symbolise pas seulement le caractère éphémère de la vie, mais aussi la Révolution française», termine Marco Arturo Marelli. Après ses performances captivantes pour "Così fan tutte" en 2011, puis "Don Giovanni", je me réjouis de retrouver Attilio Cremonesi dans la fosse de l’opéra toulousain – surélevée pour l’occasion – à la tête de 36 musiciens de l’Orchestre du Capitole. Même si sa direction est d’une élégante légèreté et d’une vivacité réjouissante, je crains que le décor, en harmonie avec les costumes d’époque de Dagmar Niefind, ne soit l’épée de Damoclès menaçant ce spectacle de lourdeurs académiques. Or, la jeunesse des interprètes et l’énergie déployée, tout comme l’extrême finesse de la direction d’acteur, balayent vite mes craintes. Faisant théâtre de tout instant, Marco Arturo Marelli travaille dans la plus grande pertinence à former une véritable troupe. Chacun s’investit en effet ici avec un dynamisme remarquable, au service d’une mise en scène minutieuse qui insuffle à l’œuvre de Wolfgang Amadeus Mozart et son librettiste Lorenzo da Ponte une vigoureuse fraîcheur. Adaptation de la pièce subversive de Beaumarchais, "le Mariage de Figaro", créée à Paris en 1784, après avoir été interdite durant six ans, "les Noces de Figaro" est créé deux ans plus tard, à Vienne, grâce à l’autorisation de l’empereur progressiste Joseph II. Les auteurs avaient toutefois pris soin de concevoir un ouvrage au contenu plus inoffensif que le texte original. Mais, même si la critique sociale y est atténuée et que la musique se concentre sur l’affectivité des relations, le personnage du comte Almaviva demeure ici la figure de l’aristocrate ridiculisé par son valet. Avec une autorité malmenée et un charisme vocal incontestable, le baryton américain Lucas Meachem interprète le rôle de cet aristocrate qui déclenchera malgré lui une cascade de quiproquos et de péripéties, frénétiquement enchaînés le temps d’une "Folle journée" (sous-titre de la pièce de Beaumarchais). Je relève dès le début que la basse uruguayenne Dario Solari n’est pas tout à fait à sa place dans la tessiture de Figaro. Il me fait cependant vite oublier cette réserve par une présence radieuse et engagée sur le plateau. Complotant pour entraver son maître dans la conquête de Susanna – laquelle doit épouser Figaro le soir même –, le valet insolent peut compter sur des soutiens féminins éclatants. Soprano gorgé de grâce, l’Allemande Anett Fritsch est une Susanna aussi enflammée que déterminée. Soprano biélorusse au timbre coloré, Nadine Koutcher me charme dans la cavatine mélancolique de la comtesse, restituée avec une langueur et une douceur désarmantes. Jeune mezzo-soprano, la Norvégienne Ingeborg Gillebo est un Cherubino moins savoureux, malgré une véritable présence scénique pour ce rôle d’adolescent en proie à des pulsions amoureuses incontrôlées. La basse russe Dimitry Ivashchenko est un remarquable Bartolo, ce protecteur de Rosina – devenue comtesse Almaviva – décidé à se venger de Figaro. Je retrouve avec un immense plaisir l’irrésistible Jeannette Fischer. Soprano suisse, elle insuffle à Marcellina une dimension extraordinaire, jusqu’à exploser le quatrième mur en se frottant aux spectateurs du parterre. Je suis conquis par les belles qualités de ce plateau vocal admirablement accompagné par Robert Gonella au pianoforte et Christopher Waltham au violoncelle pour le continuo. Le public fait un triomphe à cette distribution subtilement dirigée par Attilio Cremonesi, au diapason de la mise en scène aussi judicieuse qu’enlevée de Marco Arturo Marelli.
 
"Les Noces de Figaro" © David Herrero

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