mercredi 5 décembre 2012

Les autres

















5 décembre 2012. Conçu comme le champ de la cohabitation d’univers incompatibles, «Frictions» est un programme chorégraphique du Ballet du Capitole à la Halle aux Grains. Nouveau directeur de la danse de l’opéra toulousain, Kader Belarbi signe "Étranges voisins" (photo), création issue d’un travail d’improvisations de huit danseurs de la compagnie. Chacun d’eux a «revisité ou réinventé» sa propre perception d’un animal pour révéler la porosité des frontières entre humanité et animalité. «Il n’est pas question d’illustrer un animal, mais de frémir comme lui à travers le geste», prévient-il. Le chorégraphe place le Concerto n°10 d’Antonio Vivaldi, "la Chasse", dans l’univers électroacoustique de Philippe Hersant - composé pour le film "Un animal, des animaux", de Nicolas Philibert. Jambes nues et corps moulés dans des couleurs vives, les interprètes évoluent avec une étrange liberté sur le plateau nu où domine l’obscurité. La lumière installe une atmosphère sauvage et mystérieuse, à la limite du fantastique. Les gestes sont fluides, ils s’enchaînent avec une douce légèreté. Je suis touché par la beauté fusionnelle du duo ciselé par Tatyana Ten et Kazbek Akhmedyarov. Dans "la Stravaganza", créé par Angelin Preljocaj pour le New York City Ballet en 1997, la danse néoclassique rencontre la danse contemporaine, la vieille Europe se frotte à l’Amérique moderne. La musique de Vivaldi est associée à des compositions contemporaines de Åke Parmerud, Evelyn Ficarra, Robert Normandeau et Serge Morand. Angelin Preljocaj place deux groupes de six danseurs face à face pour chorégraphier la confrontation de ces deux esthétiques. Je suis sensible à la beauté des costumes arborés par les personnages venus du XVIIe siècle. Leur apparition dans le décor de Maya Schweizer est spectaculaire et agit comme un choc esthétique pour les personnages du XXe siècle finissant. Chaque groupe observe l’autre avec réserve mais curiosité, chacun évolue d’une manière qui semble à l’autre étrange et «extravagante». L’approche est timide mais s’impose finalement. Le contact est inéluctable et le métissage des styles s’opère dans une parade élégante. La soirée s’achève avec une autre entrée au répertoire de la compagnie toulousaine : "Walking Mad", pièce pour neuf danseurs, conçue en 2001 par Johan Inger pour le Nederlands Dans Theater de La Haye. Sur le "Boléro" de Maurice Ravel, le chorégraphe suédois y décrit la complexité indissoluble des relations entre hommes et femmes. Pour lui, «on s’attache toujours à la beauté des corps, à l’exaltation des sens et des sentiments, à la liberté de l’expression et des échanges, mais il y a aussi entre un homme et une femme quelque chose de l’ordre de la gêne, voire de la dureté. Il y a de la peur, de la maladresse, la conscience des limites et c’est cet ensemble d’éléments, parfois contradictoires, qui traversent "Walking Mad"». Le résultat est une création spectaculaire à la théâtralité assumée. Je suis toujours impressionné par les talents de comédie des danseurs du Ballet du Capitole, ils s’épanouissent ici dans une course frénétique aux multiples rebondissements. Signée par le chorégraphe, la scénographie est une palissade en bois amovible à foison dont les ressources dramaturgiques sont infinies. Je suis submergé par un festival d’émotions sombres ou colorées, tendues ou libératrices, portées par la puissante mécanique de la partition de Ravel. Les notes apaisées de "Für Alina" d’Arvo Pärt installent enfin un moment de répit.

"Étranges voisins" © David Herrero

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