jeudi 2 avril 2015

Le triomphe de la fraternité

















2 avril 2015. Christophe Rousset entre par la salle pour rejoindre la fosse du Théâtre du Capitole. C’est la dernière représentation de "Castor et Pollux", tragédie lyrique en cinq actes donnée dans la mise en scène de Mariame Clément créée à Vienne. Évocation de l’histoire mythique des demi-frères, ce troisième opéra de Jean-Philippe Rameau est créé en 1737, à Paris. Le livret de Pierre-Joseph Gentil-Bernard raconte comment Pollux, fils de Zeus, renonce à épouser Télaïre lorsqu’il découvre qu’elle est amoureuse de son frère Castor, fils du roi de Sparte Tyndare. Castor est tué lors d’une tentative d’enlèvement de Télaïre, il est ramené des Enfers par son frère Pollux. Après s’être illustré dans la fosse de l’opéra toulousain dans de mémorables "Indes galantes", en 2012, le chef a choisi de diriger la version de "Castor et Pollux" remaniée par le compositeur en 1754. Je lis dans le programme cette déclaration de Christophe Rousset : «C’est le chef-d’œuvre de Rameau. Son œuvre à la fois la plus tendre et intimiste, et en même temps la plus spectaculaire. Elle reste comme toutes les tragédies du maître conforme au modèle lulliste. "Castor" nous donne à entendre une musique éblouissante qui, plus que celle de ses contemporains, est en constante recherche expérimentale. La palette émotionnelle est large, et pour qui veut étudier de près la partition, il y trouvera la complexité et la sophistication des plus grands ouvrages choraux de Bach. Par ailleurs, la danse a de tous temps été une spécificité française. Dans "Castor", les mouvements chorégraphiques sont confondants et donnent envie de bouger. Et cette force rythmique reste omniprésente, en particulier dans les chœurs des enfers qui offrent des polyrythmies étourdissantes». Dirigé par Christophe Rousset, l’ensemble Les Talens Lyriques restitue la splendeur de cette partition avec une dynamique constante, sans la moindre pesanteur extatique. Les nombreuses plages orchestrales de l’œuvre sont prétextes à l’exploration du passé commun des quatre personnages dans la maison familiale. Ceux-ci évoluent sur scène autour d’un escalier monumental aux marches tapissées de rouge. Mariame Clément évite ici toute chorégraphie, préférant mettre en scène les doubles des héros à différents âges, de l’enfance à l’adolescence, pour mieux cerner leur personnalité. Un choix fructueux pour le déroulement de l’histoire, jamais interrompue, et pour la compréhension des rivalités amoureuses et des rapports fraternels. Rien n’est figé dans cette histoire projetée dans un contexte contemporain par le biais du décor unique et des costumes, alliant simplicité et élégance, signés Julia Hansen. Je suis en permanence suspendu à l’évolution de l’action grâce à une direction d’acteurs incroyable de précision. La distribution est à la hauteur de l’exigence dramatique imaginée par Mariame Clément. Je suis alors bouleversé par la scène des enfers, représentés par une chambre mortuaire, où Castor et Pollux se mettent à nu pour échanger leurs vêtements. Les voix se révèlent d’une qualité éclatante et la diction de chacun est parfaite: la fragilité du ténor Antonio Figueroa en Castor, la générosité du baryton Aimery Lefèvre pour interpréter Pollux, la puissance redoutable de la mezzo-soprano Gaëlle Arquez dans le personnage enflammé de Phébé, la lumineuse et délicate soprano Hélène Guilmette sous les traits de l’amoureuse Télaïre, la démesure athlétique du ténor Sergey Romanovsky pour rivaliser avec les trompettes héroïques, l’impressionnante stature du baryton-basse Dashon Burton incarnant la figure centrale de Jupiter, la splendide soprano Hasnaa Bennani au service de divers rôles, le baryton Konstantin Wolff plus en retrait dans la tenue du Grand Prêtre de Jupiter. Je réalise que je n’avais pas assisté à un spectacle d’une aussi belle facture sur cette scène depuis la mise en scène de Mariame Clément pour les "Pigeons d'argile", partition de Philippe Hurel créée au Théâtre du Capitole, il y a tout juste un an…

  "Castor et Pollux" © Patrice Nin

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